Aimer dans l’abondance plutôt que dans le manque
Introduction : de l’intégrité à la plénitude
Dans le premier volet, nous avons exploré comment aimer sans se perdre, comment rester ancré dans son identité tout en s’ouvrant à l’autre.
Mais que se passe-t-il lorsque l’on franchit cette première étape ?
Lorsque l’on n’est plus dans la survie relationnelle, mais dans un espace où l’on peut aimer depuis un lieu d’abondance intérieure ?
C’est là qu’intervient la notion d’autre comme supplément.
Un supplément, ce n’est pas un complément.
Un complément vient combler un manque, réparer une absence, équilibrer une carence.
Un supplément, lui, vient enrichir ce qui est déjà complet.
Aimer ainsi, c’est reconnaître que je suis déjà entier, déjà vivant, déjà porteur de ma propre lumière. L’autre ne me sauve pas, ne me complète pas : il me révèle autrement.
Le piège du complément
Beaucoup de relations se construisent sur une logique de complémentarité.
On parle de “trouver sa moitié”, “rencontrer quelqu’un qui nous complète”.
C’est séduisant… mais dangereux.
Car si l’autre est censé combler un vide, deux scénarios se dessinent :
- Il le comble, et je deviens dépendant.
- Il ne le comble pas, et je le rends responsable de mon vide.
Dans les deux cas, je lui donne un pouvoir excessif sur ma vie émotionnelle.
Exemple concret :
Je me sens souvent seul. Je rencontre quelqu’un qui occupe tout mon temps libre. Au début, je me sens comblé. Mais si cette personne s’éloigne, même momentanément, je ressens un vide insupportable. Ce n’est pas de l’amour : c’est une dépendance affective.
Le supplément : une logique de richesse
Quand je vois l’autre comme un supplément, je ne lui demande pas de combler un manque.
Je lui offre un espace où il peut ajouter quelque chose à ma vie, et je fais de même pour lui.
L’image que j’aime utiliser est celle d’un jardin déjà en fleurs.
Il est beau, vivant, autonome.
L’autre vient y planter une fleur nouvelle, que je n’aurais pas pu faire pousser seul.
Mon jardin reste beau sans cette fleur, mais il devient unique avec elle.
Les six piliers de l’amour-supplément
Dans le premier article, nous avions six points pour éviter de se perdre dans l’amour. Ici, ces six dimensions prennent une couleur nouvelle :
- Clarté :
Je sais qui je suis, ce que je veux, et je l’exprime clairement. L’autre n’a pas à deviner mes besoins ni à combler mes silences. - Sécurité intérieure :
Je n’attends pas de l’autre qu’il soit le garant permanent de mon bien-être. Je m’offre cette sécurité d’abord à moi-même. - Liberté mutuelle :
Nous pouvons nous absenter l’un de l’autre sans que cela déclenche anxiété ou suspicion. L’absence nourrit la présence. - Gratitude :
Chaque geste de l’autre est reçu comme un cadeau, non comme un dû. - Créativité :
Nous inventons ensemble des façons nouvelles d’être en lien, sans nous enfermer dans des habitudes figées. - Réciprocité :
Chacun donne et reçoit sans tenir les comptes, dans une dynamique de circulation plutôt que de balance.
Un exemple vécu
Imagine un couple où chacun a une vie riche et indépendante :
Elle adore voyager seule pour explorer le monde à sa manière.
Il est passionné par ses projets artistiques, qui lui demandent de longues heures en atelier.
Lorsqu’ils se retrouvent, ils apportent à l’autre le fruit de leurs expériences : elle raconte ses rencontres, il partage ses créations.
Aucun ne se sent menacé par les activités de l’autre : au contraire, ces expériences nourrissent la relation.
Les bénéfices profonds
Aimer dans cette logique change radicalement la dynamique :
- Moins de peur : je n’ai pas à craindre de perdre un pilier vital de mon équilibre, car mon équilibre ne dépend pas entièrement de l’autre.
- Plus de curiosité : chaque échange est une découverte, pas une obligation.
- Un lien plus vivant : il se renouvelle, car il n’est pas figé dans une fonction unique (“combler un manque”).
Les obstacles à dépasser
Passer du complément au supplément demande un travail intérieur.
Cela signifie :
- Guérir des blessures d’abandon ou de rejet.
- Accepter d’être pleinement responsable de soi.
- Lâcher l’idée que l’amour doit réparer toutes nos failles.
C’est parfois confrontant, car cela oblige à regarder en face les zones de notre vie que nous préférerions déléguer à l’autre.
Conclusion : préparer le terrain pour l’amour créateur
Voir l’autre comme un supplément, c’est déjà entrer dans une relation plus libre et plus riche.
Mais il existe un niveau au-delà : celui où la relation elle-même devient créatrice, où elle produit quelque chose de neuf qui dépasse la somme des deux individus.Ce sera le thème de notre troisième volet : l’amour créateur.
Nous y verrons comment deux êtres ancrés et libres peuvent non seulement s’aimer, mais aussi engendrer ensemble un espace d’expérimentation, de beauté et de transformation.